chez les militants de gauche, la peur et le désir d’y croire

A 20 heures, un grand cri de peur résonne au siège de La France Insoumise pour cette soirée électorale du premier tour. Le Rassemblement National est alors donné à 34%, le Nouveau Front Populaire à 28,5% et Ensemble à 20%, les résultats définitifs viendront bien plus tard. Tout le monde retient son souffle, l’inquiétude se lit sur les visages, certains militants se serrent les coudes. Ils étaient dispersés à la Faïencerie, cette belle salle carrelée du 10e arrondissement, le gros du contingent se trouvant place de la République où les dirigeants à plumes de la gauche étaient attendus plus tard ensemble.

« Comme beaucoup de jeunes, j’ai très peur de ce qui se passe »

Après la première annonce des résultats, les journalistes présents dans la salle entourent les quelques militants présents. Tiraillée entre inquiétude et espoir, une étrange atmosphère plane. Elle se dissipe lorsque Jean-Luc Mélenchon entre sur la petite scène face aux tribunes occupées par les caméras. Le fondateur de la France Insoumise fustige Emmanuel Macron et appelle les candidats de gauche à se retirer si le RN est sur le point de l’emporter dans une circonscription et s’ils sont en troisième position. Applaudissements et acclamations de la foule. Plus tard, place de la République, l’ambiance est tout aussi ambivalente : certains visages portent la marque d’une grande inquiétude, d’autres chantent Bella Ciao, accompagnés d’une fanfare. Une chose est sûre, les personnes présentes ce soir-là ont peur. « Comme beaucoup de jeunes, j’ai très peur de ce qui se passe », nous confie Axel, présent au rassemblement, « le RN est et restera un parti raciste et homophobe. En tant qu’homosexuel et professeur d’histoire, ce n’est même pas possible, ce qui se passe aujourd’hui, je trouve ça honteux. » Cette peur, on la ressent aussi chez Noémie, une militante insoumise rencontrée au QG, juste après l’annonce des résultats. « La dissolution et le fait de voir l’extrême droite en tête dans les sondages ont ouvert la parole aux racistes », raconte-t-elle. Elle a milité pour le Nouveau Front populaire dans l’Essonne. « Sur les tracts, en porte à porte, les gens étaient très libres de ce qu’ils disaient et on entendait beaucoup de choses très limitées. Si (le RN) passe ce sera la libération de tout », craint-elle. Axel, depuis la place de la République, demande : « Ceux qui ne sont pas allés voter et qui sont inscrits, s’il vous plaît, allez voter. Je vous en prie, allez voter. » Perchée au bord de la statue de la place de la République, Camille, une pancarte à la main, veut pourtant y croire : « On est là pour montrer que toute la France n’est pas tombée sous l’extrême droite ».

« La consigne c’est de ne pas voter pour l’extrême droite, nous sommes prêts à ne pas voter pour l’extrême droite »

Une fois le choc des résultats passé, vient la phase plus délicate de la stratégie de l’entre-deux-tours. A gauche émerge, de tous les partenaires, un appel à se retirer en cas de triangulaire favorable au RN, si le candidat du NFP est en troisième position. Côté Ensemble, les violons sont moins accordés. Alors qu’Édouard Philippe appelle à ne voter ni pour le RN ni pour LFI, Gabriel Attal se montre plus ambigu. Le candidat de Vanves a en effet affirmé que « pas un seul vote (ne doit aller) au RN », une formule identique à celle de Jean-Luc Mélenchon, en choisissant « des candidats défendant clairement et sans ambiguïté les valeurs de la République ». Emmanuel Macron a appelé à un « grand rassemblement clairement démocrate et républicain pour le second tour », qui pourrait inclure des candidats de la France Insoumise « compatibles avec les valeurs républicaines sur le parlementarisme, l’universalisme, l’antisémitisme ». Depuis, les retraits sont annoncés les uns après les autres, et une équipe est réunie à l’Elysée autour du président pour examiner au cas par cas les éventuels retraits restants. Sur le terrain, les déclarations de chacun sont scrutées avec attention. Alice, militante insoumise, est prête à faire obstacle. « Nous formons un front républicain parce que nous considérons que la menace de l’extrême droite, c’est la menace du racisme, du fascisme, explique-t-elle, nous sommes dans le camp républicain, nous sommes prêts à faire des sacrifices pour la République, pour le peuple, pour la société, ce que certains candidats et certains partis politiques ne sont pas prêts à faire. » « La consigne est de ne pas voter pour l’extrême droite, donc nous sommes prêts à ne pas voter pour l’extrême droite », assure Noémie. Même si la perspective de voter pour un candidat d’Ensemble ne l’enchante pas. « Certains responsables politiques ont été à la hauteur, d’autres non », juge Axel. Le jeune enseignant a jugé « lamentable » la position du LR François-Xavier Bellamy, qui a mis en garde contre le « danger de l’extrême gauche », sans pour autant appeler à faire barrage au Rassemblement national.