Élections législatives 2024 : préserver notre démocratie

jeEn conséquence, la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron a plongé notre pays fatigué dans une campagne électorale comprimée à l’extrême, réduite à des négociations bâclées, des argumentations caricaturales et des débats tronqués, l’exact opposé de ce dont il aurait besoin. L’immédiateté frénétique des réseaux sociaux et des canaux polémiques continus s’est imposée là où il aurait fallu commencer à restaurer, enfin, la longue période de délibération collective.

Défaitiste, la décision du chef de l’Etat, au soir des élections européennes du 9 juin, a confirmé son isolement et son incapacité à utiliser les trois années de son mandat qui lui restent pour redéfinir une politique et recomposer une majorité, afin de s’attaquer aux causes profondes de ce qu’il prétendait combattre, la montée continue du Rassemblement national (RN). Dangereuse, elle pourrait donc conduire, à l’issue des deux tours des législatives, les dimanches 30 juin et 7 juillet, à la prise du pouvoir par l’extrême droite, pour la première fois par les urnes, si les sondages devaient lui accorder une majorité absolue de députés, ce qu’aucun observateur, pour l’heure, n’ose exclure.

Le brouhaha d’invectives et de chiffres qui a tenu lieu de campagne ne doit pas faire perdre de vue la portée historique d’un tel événement, s’il devait se produire. Face à cette terrible possibilité, Le mondedont l’élaboration est statutairement indépendante de tout pouvoir, ne peut être éludée, même si elle n’a pas pour but de soutenir un parti ou de donner des instructions de vote. Cette réserve n’empêche pas le rappel des valeurs, héritées de nos quatre-vingts ans d’histoire, qui peuvent nous conduire à identifier les menaces.

Dévaluation du Front républicain

Comme nous l’écrivions à la veille des élections européennes, l’accès de l’extrême droite aux leviers de contrôle de nos démocraties constitue le danger politique majeur qui pèse sur les pays occidentaux. Il est encore aggravé par d’autres périls – guerres, catastrophes climatiques, tensions géopolitiques, bouleversements économiques et sociaux – qui secouent notre monde.

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Pour s’en prémunir en France, dès le premier tour, il est important de se mobiliser – ce que de nombreux électeurs ont commencé à faire si l’on en croit les projections de participation. Selon les avis de chacun, le choix des candidats républicains convaincus, démocrates sincères, semble assez large dans chaque circonscription, depuis ceux du Nouveau Front populaire (NFP), qui regroupe les partis de gauche, jusqu’à ceux du parti Les Républicains qui ont condamné la trahison de leur président, Eric Ciotti, à travers les candidats de la majorité qui ne se seront pas laissés induire en erreur par la fallacieuse équivalence entre NFP et RN que tente d’établir l’état-major du camp Macron. Pour s’orienter dans ce choix, un critère devrait s’imposer : un engagement clair de se retirer au second tour, en cas de triangulaire, en faveur du candidat le mieux placé pour battre l’extrême droite.

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Reconstruire la barrière ? Oui, encore une fois, définitivement. Sans prêter attention aux ricanements des cyniques de tous bords qui ironisent depuis des années sur ce comportement civique. Cette dévaluation du front républicain constitue l’envers de la banalisation du RN, deuxième mâchoire de l’extrême droite. N’en déplaise aux commentateurs réactionnaires, les limites du champ républicain ne sont pas déterminées par les gains ou les pertes de la bataille culturelle entre droite et gauche. Tous les démocrates authentiques, quelle que soit leur allégeance politique, savent les discerner. Il faut toute la mauvaise foi de ceux qui espèrent que le pire arrivera pour ne pas reconnaître qu’il existe des mesures incompatibles, en elles-mêmes, avec notre République.

Le tri entre ses citoyens en est un. L’exclusion des binationaux de certaines professions sensibles, comme l’a annoncé le président du RN, Jordan Bardella, est ainsi un aveu de la persistance dans ce parti de l’obsession ancestrale de l’extrême droite pour les « faux Français », dénonciation accablante des les fondements idéologiques, antisémites et racistes sur lesquels la maison Le Pen continue de s’appuyer. La remise en cause du droit du sol en est une autre, majeure, puisqu’elle vise à faire tomber la loi de 1889, fondement républicain de notre code de la nationalité, sur lequel repose notre système d’intégration, qui comprend également le mode de preuve de la nationalité pour un grand nombre de Français.

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Stigmatisation par les origines ou les apparences, constitution de catégories entières de la population en boucs émissaires, et d’autres encore. Il est frappant de constater qu’avec le renoncement progressif à la plupart des propositions, aussi incohérentes qu’inapplicables, qui composaient son programme économique, les engagements du RN se réduisent peu à peu à ces fondamentaux, qui signent sa véritable nature autant que les profils et déclarations de plusieurs de ses candidats.

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Dans tous ces domaines, comme dans ses relations avec les puissances étrangères, avec l’Europe, comme dans sa vision de l’évolution des mœurs, le RN s’inscrit ainsi dans une histoire qui suit un parcours inverse de celui qui porte la France depuis la Révolution. Lui céder une parcelle de pouvoir, ce n’est rien de moins que prendre le risque de voir se défaire peu à peu tout ce qui a été construit, conquis, pendant deux siècles et demi. A fortiori lorsqu’il s’agit d’un clan familial, devenu une petite entreprise dévouée à ses propres intérêts, qui réalise les travaux.

Une triple « brutalisation »

Cette vision sombre peut-elle réunir un front républicain solide face à des électeurs qui cherchent, par leur vote RN, avant tout à se débarrasser du personnel politique en place ? Elle n’a en tout cas pas dissuadé d’anciens responsables et essayistes de gauche de considérer que, dans leur hiérarchie des périls actuels, celui du NFP était bien supérieur à celui de l’extrême droite.

Est-ce un autre effet de la panique qui caractérise cette campagne tronquée ? En fait, le paysage électoral, à la veille du premier tour, semble marqué par les effets d’une triple « brutalisation ». Au centre, c’est le président de la République, en personne, qui porte cette violence verbale au cœur de la campagne en déclarant notamment craindre une  » guerre civile «  si le RN ou le NFP gagnaient.

Des propos étonnants pour un chef d’État, qui ne font que prolonger la manière dont il n’a cessé de créer des tensions. Reconstruire l’espace politique français ruiné, dans lequel il a émergé il y a sept ans, en commençant par son centre, aurait exigé de l’humilité, une attention constante aux autres. Mais Emmanuel Macron n’a visiblement aucune de ces vertus, et son entourage n’a jamais été conçu pour compenser ses défauts. Son narcissisme a fini par l’exposer à un rejet plus grand que celui qui l’avait placé au pouvoir et menaçant d’effondrement tout le bloc central de sa majorité.

A gauche, c’est Jean-Luc Mélenchon qui complique le processus d’unité. Là encore, son impopularité est liée à son choix de la violence verbale et à une stratégie de confrontation permanente, depuis plusieurs années, aggravée par une pratique sectaire du pouvoir qui l’a conduit à éliminer plusieurs de ses anciens proches, devenus opposants, des investitures de La France insoumise (LFI) au sein du NFP. En outre, sa stratégie de placer le conflit israélo-palestinien au centre de la campagne européenne, ainsi que ses provocations et déclarations ambiguës sur le sujet, l’ont exposé personnellement, ainsi que son parti, à des accusations d’antisémitisme. Les « insoumis » se rebellent aujourd’hui contre cette politique. « instrumentalisation »alors qu’il aurait été bien plus convaincant de dire quelques mots clairs dès le 7 octobre 2023 sur le massacre, la prise d’otages et les atrocités commises par le Hamas lors de son opération terroriste.

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A l’extrême droite, les brutalités ont été commises dans un passé récent. Il est assez ironique que son auteur, Eric Zemmour, ait aujourd’hui perdu le fil de sa stratégie politique, et qu’il ait été balayé par le clan Le Pen. C’est l’ancien journaliste qui, dans les colonnes de Figaro Sur les plateaux de CNews, alors en campagne présidentielle, Eric Zemmour a popularisé dans le débat public les théories racistes les plus nauséabondes. C’est lui qui a contribué à habituer les classes sociales aisées et les tranches d’âge les plus âgées, qui avaient peu de contact avec les populations immigrées, aux diatribes discriminatoires. Cette violence verbale permet aujourd’hui à Marine Le Pen, comme à Jordan Bardella, de ne pas en rajouter. Les mots ont été prononcés, les concepts ont circulé. Avant d’être poussé hors champ par le ressentiment que lui éprouvait son ancien concurrent, il ne faut pas oublier qu’Eric Zemmour fut le premier protégé de Vincent Bolloré, aujourd’hui soutien de Jordan Bardella, dans ce mélange de mercantilisme et d’idéologie qui a poussé le magnat de la communication à mettre l’ensemble de ses médias au service de l’extrême droite. Catastrophique pour le débat public, cette collusion fournit une raison supplémentaire de se mobiliser contre la montée en puissance de l’extrême droite, qui dénaturerait notre démocratie tout en déshonorant notre nation.

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