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Explosion au port de Beyrouth |  Un juge inculpe le procureur général

(Beyrouth) Le juge chargé de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth en 2020 a continué mardi de défier le pouvoir en mettant en examen le procureur de la République, une décision inédite dans l’histoire du Liban, rejetée par le parquet.




A la surprise générale, Tarek Bitar a décidé lundi de reprendre son enquête sur cette explosion qui a fait plus de 215 morts et 6.500 blessés, après une suspension de plus d’un an, malgré l’énorme pression politique à laquelle il est soumis.

Il a commencé par inculper lundi deux hauts responsables de la sécurité pour « potentielle intention d’homicide ».

Mardi, M. Bitar a mis en examen le procureur général près la Cour de cassation, Ghassan Oueidate, et sept autres personnes, dont trois magistrats, a indiqué à l’AFP un responsable judiciaire.

Le parquet a rejeté toutes les décisions du juge Bitar, lui disant qu’il ne pouvait pas reprendre son enquête, selon un document obtenu par l’AFP.

« Nous avons appris le retour du juge Bitar par la presse. Puisqu’il considère l’accusation comme inexistante, nous la considérons aussi comme inexistante », a déclaré à l’AFP le procureur Oueidate.

Le juge indépendant n’a aucune affiliation politique connue et s’est aliéné la majeure partie de la classe politique, y compris le puissant Hezbollah pro-iranien qui avait exigé son remplacement.

Les autorités libanaises refusent toute enquête internationale.

« Enquête sur le port : Tarek Bitar est devenu fou », titrait mardi le quotidien Al-Akhbar, proche du Hezbollah qui domine la vie politique au Liban.

L’énorme explosion du 4 août 2020 a été causée par le stockage imprudent de centaines de tonnes de nitrate d’ammonium dans un entrepôt du port.

Elle a été imputée par une grande partie de la population à la corruption et à la négligence de la classe dirigeante, également accusée par les familles des victimes et les ONG de torpiller l’enquête pour éviter les inculpations.

Selon l’huissier de justice, M. Oueidate avait supervisé en 2019 une enquête des services de sécurité sur des fissures dans l’entrepôt où était stocké le nitrate d’ammonium sans mesures de sécurité.

« Commandes américaines »

Le juge Bitar a fixé les dates des interrogatoires de 14 personnes, entre le 6 février et le 13 février, selon le responsable judiciaire. Parmi eux figurent l’ancien Premier ministre Hassan Diab et d’anciens ministres.

M. Diab, qui dirigeait le gouvernement lors de l’explosion du 4 août 2020, avait déjà refusé de se présenter.

Lundi, il a également décidé de mettre en examen le puissant directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim, considéré comme proche du Hezbollah, et le chef de la Sûreté de l’Etat, Tony Saliba, proche du président sortant Michel Aoun.

Le magistrat a décidé de reprendre l’enquête après une tentative des autorités ces derniers mois de nommer un juge suppléant à leur solde pour le contourner. Mais elle a tourné court.

Cependant, le juge Bitar a dû interrompre son enquête en décembre 2021, en raison d’une quarantaine de poursuites intentées contre lui par des responsables politiques, notamment ceux qu’il souhaitait interroger.

Le quotidien Al Akhbar a accusé mardi le juge d’agir « sur la base d’ordres américains et avec l’appui judiciaire européen ».

M. Bitar avait rencontré la semaine dernière deux magistrats français, venus à Beyrouth dans le cadre de l’enquête ouverte en France, des Français qui figuraient parmi les victimes de l’explosion.

Le porte-parole du département d’Etat a assuré que les Etats-Unis « soutiennent les autorités libanaises et les exhortent à mener une enquête rapide et transparente », selon un tweet mardi de l’ambassade américaine à Beyrouth.

« Les autorités libanaises ont systématiquement et sans vergogne entravé le cours de la justice », a déclaré Amnesty International dans un communiqué.

« Au lieu de créer de nouveaux obstacles, le gouvernement devrait prendre toutes les mesures pour que l’enquête locale reprenne sans ingérence politique », a ajouté l’ONG.


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