La géo-ingénierie est-elle à blâmer ?

Chaque samedi nous décryptons les enjeux climatiques avec François Gemenne, professeur à HEC, président du Conseil scientifique de la Fondation pour la Nature et l’Homme et membre du GIEC.

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Route inondée à Dubaï (Emirats Arabes Unis) après des pluies torrentielles du 16 avril 2024 (STRINGER/MAXPPP)

Retour cette semaine sur les terribles inondations qui ont touché Dubaï et plusieurs autres pays du Golfe, notamment Oman, où elles ont fait 19 morts. Et notamment sur cette polémique qui prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux, selon laquelle ce sont les Émirats eux-mêmes qui auraient déclenché ces pluies diluviennes.

François Gémenne : c’est une théorie qui circule pas mal, et qui pointe le rôle de la géo-ingénierie dans ces inondations : ces pluies torrentielles sont dues à une opération de géo-ingénierie qui a mal tourné. Les Émirats arabes unis auraient voulu produire de la pluie artificielle en utilisant une technique d’ensemencement de nuages ​​par avion, et l’opération ne s’est pas déroulée comme prévu.

L’ensemencement des nuages ​​est en fait une technique assez simple, qui consiste à répandre différentes substances, telles que de l’iodure d’argent ou des cristaux de sel, dans les nuages ​​pour déclencher des précipitations. C’est une technique couramment utilisée pour lutter contre les sécheresses par exemple.

Et ce serait cette technique qui aurait déclenché ces inondations catastrophiques ?

Les experts sont très réservés. Tout d’abord, le gouvernement émirati assure évidemment qu’il n’a pas procédé à une telle opération, et surtout, on rappelle que les précipitations ont été prédites par des modèles météorologiques. Quoi qu’il en soit, il semble peu probable que l’ensemencement des nuages ​​ait pu, à lui seul, déclencher de telles précipitations. On s’intéresse plutôt au changement climatique, puisqu’une atmosphère plus chaude est aussi plus humide : pour chaque degré de température supplémentaire, la teneur en eau de l’atmosphère augmente de 7 %.

La polémique vient d’abord du fait que ces inondations sont très inhabituelles à Dubaï, et aussi du fait que les Émirats arabes unis utilisent régulièrement cette technique depuis une vingtaine d’années. Mais ils ne sont pas les seuls, de nombreux pays le font aussi, pour lutter contre les sécheresses, ou simplement pour faire pleuvoir avant les grands événements.

« La Chine l’a fait avant les Jeux olympiques de Pékin pour réduire la pollution atmosphérique. En France nous le faisons aussi, pour lutter contre les risques de grêle sur les vignes. »

François Gémenne

sur franceinfo

C’est assez basique, il s’agit simplement de déclencher une réaction chimique. Il existe d’autres techniques, encore plus avancées : on appelle cela la géo-ingénierie, c’est-à-dire la manipulation artificielle du climat. On distingue généralement deux types de techniques : celles qui visent à capter le dioxyde de carbone qui est contenu dans l’atmosphère, et celles qui visent à modifier le rayonnement solaire, c’est-à-dire à réduire la quantité de rayonnement solaire absorbée par la Terre.

Tous les projets ne sont évidemment pas au même stade de développement, et ne présentent pas les mêmes risques.

Il existe des projets relativement inoffensifs : peindre les toits des immeubles en blanc pour qu’ils réfléchissent davantage les rayons du soleil, par exemple, ou augmenter la teneur en carbone des sols en utilisant du charbon organique ou du biochar. Mais il y en a d’autres qui semblent tout droit sortis d’un film de James Bond, et qui sont évidemment très controversés : fertiliser artificiellement les océans, injecter des aérosols dans la stratosphère, comme des particules de soufre, ou encore carrément installer des miroirs dans l’espace.

Pour l’instant, il n’existe pas de cadre réglementaire, cela signifie donc que c’est autorisé. Le seul embryon qui existe est une réflexion en cours au sein de la Commission sur le dépassement climatique, une commission de haut niveau créée au sein du Forum de Paris pour la paix et présidée par Pascal Lamy, l’ancien directeur de l’OMC. Mais pour l’instant, tout le monde peut l’utiliser, y compris les particuliers.

Cela soulève évidemment des questions très sérieuses : sur la maturité des technologies et la maîtrise de leurs effets secondaires, et puis aussi bien sûr des questions de sécurité. Une récente note de l’Observatoire du climat et de la défense soulignait le risque que ces technologies soient utilisées à des fins hostiles, ou donnent lieu à des désaccords sur leurs modalités de déploiement. Il existe également le risque que ces techniques soient utilisées comme prétexte pour ne pas réduire nos émissions.

« Il y a évidemment une question éthique fondamentale : avons-nous le droit de manipuler artificiellement le climat ?

François Gémenne

sur franceinfo

Certains diront que nous nous improvisons en démiurges, et que c’est là une ligne rouge infranchissable. D’autres, au contraire, diront que le changement climatique lui-même est déjà une manipulation artificielle du climat, et que la géo-ingénierie est un moindre mal. Pour réfléchir à ces questions, il y a un livre que je recommande, c’est une histoire des Schtroumpfs : Le Schtroumpf de la Pluiepublié en 1969. Je ne vous raconterai pas l’histoire, mais tout est là, vous verrez.