Skip to content
La réapparition de l’ange de l’église de Castrojeriz

A 10 heures du matin, on ne voit âme qui vive à Castrojeriz. Les promeneurs et les pèlerins qui s’arrêtent sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle n’ont pas encore envahi la rue principale du village castillan, situé au pied d’une forteresse en ruine. Comme tous les jours depuis quatorze ans, Enrique Alonso Anton pousse la lourde porte en bois de l’église San Juan. Si le prêtre septuagénaire en connaît les moindres recoins, il s’émerveille encore devant les voûtes gothiques et les impressionnantes colonnes surmontées de palmiers en pierre.

Ses yeux bleus délavés s’animent dès qu’il évoque la splendeur passée de cette riche région d’Espagne, qui a vu naître la légende du Cid et les aventures de Don Quichotte. Au XVe siècle, la noblesse commercialement enrichie a défilé à Castrojeriz, affichant les signes extérieurs de leur rang. La commune comptait alors pas moins de cinq lieux de culte. C’était avant les guerres de religion qui déchirent l’Europe. Avant le terrible tremblement de terre qui détruisit les fortifications de la ville et deux de ses églises, au XVIIIe siècle. Avant l’industrialisation qui a vidé les campagnes et transformé Castrojeriz en un village endormi de 600 habitants.

De cet âge d’or, il ne reste rien. Rien, sauf six tapisseries du Flamand Corneille Schutz, ramenées de Bruges au XVIIee siècle par le comte de Castro. La tapisserie est alors considérée comme un art majeur, au même titre que la peinture. Et ces allégories – musique, astronomie, mathématiques, philosophie, grammaire – sont parmi les plus somptueuses de leur époque. Ils sont aujourd’hui l’attraction du hameau.

Même dans la pénombre de l’église San Juan, leur beauté saute aux yeux. De son maître Pierre Paul Rubens, Corneille Schutz a retenu l’hypertrophie du corps et la poitrine généreuse. Un mouvement baroque fait frémir les plis des draperies. Mais un détail frappe immédiatement : la plus grande des tapisseries, L’apothéose des arts, est amputé d’un morceau. Un carré de 55 centimètres sur 65 centimètres manque dans son coin gauche. Un chérubin plus ou moins, rien d’important, me direz-vous. Pourtant, ce putto manquant a longtemps été la clé d’une enquête internationale, commencée quarante ans plus tôt et qui a trouvé son épilogue heureux en février.

Autrefois, les tapisseries se trouvaient à l’autre bout du village, dans l’église Santo Domingo, avant qu’elle ne soit transformée en centre d’histoire du Camino de Santiago. Plus petit, plus trapu, il est aussi plus visible depuis la rue. C’est par l’une des fenêtres latérales, aujourd’hui murée, qu’une bande de voleurs s’est introduite le 7 novembre 1980. En quelques minutes, les brigands ont emporté calices et candélabres en argent, tableaux et chasubles. Et surtout ces tapisseries dont on déchire le bord en les décrochant. A la tête du gang, René Alphonse van den Berghe, alias « Erik le Belge ».

Il vous reste 72,31% de cet article à lire. Ce qui suit est réservé aux abonnés.


Lemonde Arts

Toutes les actualités du site n'expriment pas le point de vue du site, mais nous transmettons cette actualité automatiquement et la traduisons grâce à une technologie programmatique sur le site et non à partir d'un éditeur humain.