le célèbre pianiste de jazz raconte son histoire dans un beau documentaire réalisé à La Havane, à (re)voir sur france.tv

Alain Jean-Marie, pianiste guadeloupéen aussi légendaire que discret, s’est rendu pour la première fois à Cuba, berceau de plusieurs de ses influences artistiques. Le réalisateur Bertrand Fèvre le suit à La Havane, et il recueille ses confidences et ses souvenirs au cœur d’une capitale chargée d’humanité et de musique.

France Télévisions – Éditorial Culture

Publié


Temps de lecture : 6 min

Le pianiste Alain Jean-Marie. (ANTOINE LA ROCCA)

Alain Jean-Marie a attendu 78 ans pour découvrir Cuba, un « bonheur », pour le pianiste : « Cuba est tellement présente dans mon imaginaire. C’est la réalisation d’un rêve. Depuis mon adolescence, j’aime la musique cubaine. » Une occasion très particulière d’évoquer son parcours, ses influences, ses jeunes années en Guadeloupe – où il était déjà baigné dans la musique latine – et son arrivée à Paris. C’est le sujet du documentaire de Bertrand Fèvre diffusé fin avril sur Guadeloupe La 1ère dans le cadre de l’émission Horizons, et disponible sur la plateforme france.tv jusqu’en avril 2025.

Sur le plateau deHorizons, le pianiste guadeloupéen Jean-Max Mirval résume l’importance d’Alain Jean-Marie tant pour le jazz français que comme ambassadeur de la musique caribéenne (notamment avec sa série d’albums Réflexions biguines, Et plus récemment celui du Tropical Jazz Trio, créé en 2019) : « Célèbre pour le bebop et le jazz, il a voulu continuer à apporter sa contribution à la biguine. C’est quelque chose d’inestimable pour moi, et un défi qui n’est pas facile. A Paris, il est confronté à énormément de musiciens, américains notamment. Il aurait pu être tenté comme d’autres de tourner le dos aux causes caribéennes. Il a toujours servi toutes ces causes. »

Dans le documentaire, La Havane est un personnage à part entière avec son architecture hybride et ses voitures d’un autre temps. On croise le portrait mythique et stylisé de Che Guevara dans une boutique, une photo de Fidel Castro accrochée dans une rue… Et on entend le piano délicat et sans prétention d’Alain Jean-Marie. Un jeu comme le reflet d’une âme.

Quiconque a rencontré le pianiste dans un club de jazz parisien se souvient de sa grande humilité et de sa discrétion. Il parle timidement et chaque mot semble pesé, le superflu n’ayant pas plus de place dans son discours que dans son jeu : « Si je cherchais quelque chose après toutes ces années de pratique, ce serait de trouver un son qui me permettrait d’éliminer beaucoup de notes, tout ce que je pouvais dire dans le passé avec beaucoup de notes… Je chercherais un son qui résumerait beaucoup de musique. Je recherche la pureté. »

Le documentaire dévoile les grandes lignes des premiers pas et des influences d’Alain Jean-Marie, tant dans le jazz que dans les musiques latino-américaines, à travers ses souvenirs et les témoignages d’intervenants, comme Éric Nabajoth, bassiste devenu musicologue, et le percussionniste Gabriel « Gaby » Moustache. Ils étaient amis dans leur jeunesse en Guadeloupe. Ils jouaient ensemble, interprétaient des genres très différents lors de bals et partageaient leurs passions : « Le jazz, la musique afro-cubaine, la bossa nova, tout ce qui a trait à l’improvisation » énumère Alain Jean-Marie. « Nous étions très bebop », Eric Nabajoth explique, en détaillant le « bain » comédie musicale qui a bercé leur adolescence. « Nous faisons partie d’une génération qui écoutait Coltrane quand il était vivant ! ». Alain Jean-Marie évoque pour sa part Charlie Parker, décédé avant John Coltrane (1955 pour l’un, 1967 pour l’autre) : « Jusqu’à présent, il reste une idole, un phare. »

Avec les cachets des bals où il jouait, le pianiste se précipitait chez le disquaire pour acheter des albums de la série. Jam Sessions Cubaines et des disques bebop. Il souligne que le trompettiste Dizzy Gillespie était « un pilier » pour la musique cubaine « en composant des thèmes afro-cubains entrés dans le répertoire du jazz, comme Manteca », précise-t-il en fredonnant la phrase que Gillespie a prononcée au début de la pièce, « Je ne retournerai jamais en Géorgie ».

Alain Jean-Marie, attentif au piano.  (MARINA CHASSÉ)

Parmi les nombreux moments musicaux, on aime cette archive des années 80 où Alain Jean-Marie accompagne Chet Baker sur Je suis fou de te vouloir. Ce « Le grand trompettiste avait beaucoup de douceur dans sa musique, dans sa personne, et il avait un sens de la mélodie incroyable. Une force, une sobriété, une élégance dans sa musique », insiste le pianiste qui l’a accompagné dans de nombreux concerts. « Il m’a appelé alors qu’il avait déjà des musiciens qui jouaient souvent à ses côtés, je ne sais pas pourquoi », se demande-t-il encore. « J’étais fier d’être l’un de ses compagnons préférés », il sourit enfin, presque gêné, derrière ses lunettes noires.

Dès son arrivée à Paris, outre Chet Baker, Alain Jean-Marie côtoie des légendes du jazz international. « Les gens qui avaient des salles de jazz faisaient venir des musiciens américains qui étaient accompagnés de rythmiciens français. J’ai eu la chance de jouer avec beaucoup d’entre eux : Johnny Griffin, Art Farmer, Archie Shepp, Sonny Stitt, Clark Terry, Max Roach, des chanteurs comme Abbey Lincoln… »

Le documentaire regorge de rencontres avec les Cubains. A La Havane, tout le monde connaît les chansons sud-américaines et les locaux ponctuent le film de savoureuses interludes : Deux gardénias, les arêtes de la lune, je vais apprendre, je vais au loin, comment ça s’est passé… Alain Jean-Marie n’est pas en reste, chantant Solamente una Vez à l’arrière de la voiture qui le transporte à travers les avenues ouvertes. « Quand je jouais aux bals en Guadeloupe, et surtout en Martinique, il y avait un moment qu’on appelait le charmant quart d’heure. L’orchestre ne jouait que des boléros. Plusieurs chanteurs les ont interprétés en alternance. Les lumières étaient éteintes et les gens dansaient presque dans l’obscurité. C’était un moment que certains attendaient, mais d’autres redoutaient l’idée de voir leurs copines dans le noir avec des inconnus… »

Invité au Conservatoire de La Havane, le pianiste découvre l’accueil chaleureux qu’il reçoit de la part des étudiants. « J’ai été impressionné, pas surpris car je m’attendais à être en présence d’un très haut niveau. C’est un pays où la musique est très présente, très vivante, c’est comme l’air qu’ils respirent. J’ai été surpris d’être accueilli par un grand orchestre qui n’attendait que moi pour commencer à swinguer… C’était comme un gros bouquet de fleurs en musique. » Le documentaire contient également de très beaux duos. Un piano-voix avec le jeune Dayalex sur Contigo Apprendre Et Deux gardénias. Et surtout, un duo de piano avec Leyanis Valdés, héritière d’une lignée de pianistes cubains, son père Chucho et son grand-père Bebo, le temps d’une superbe séquence de danse.Je suis très impressionné d’avoir rencontré Leyanis, la fille de Chucho Valdés qui est l’un de mes plus grands héros musicaux », commente Alain Jean-Marie.

Cuba et sa musique, le pianiste les porte dans son cœur. « J’apprécie le destin de ce pays qui a résisté à tant de vicissitudes, à tant de mépris. C’est un peuple pour lequel j’éprouve une très grande admiration qui est devenue une grande affection. » Et c’est dans la nuit de La Havane que se perdent ses paroles touchantes : « La nuit était le temps de ma vie, mon domaine de musicien. C’était mon gagne-pain et ma protection, mon théâtre d’opérations, ma vie cachée et ma vie publique. La nuit était une amie. Mais maintenant, c’est ma nostalgie. »

L'affiche du documentaire

Spectacle Horizons, présenté par Ludivine Guiolet
« Alain Jean-Marie, impressions cubaines »
Coproduction Belle comme une image, Belle comme les Antilles
Écrit et réalisé par Bertrand Fèvre.
Durée du documentaire : 52 minutes
Première diffusion : 22 avril 2024 sur Guadeloupe La 1ère
Disponible sur france.tv jusqu’au 23 avril 2025