le programme de la majorité « s’essouffle », estime un économiste qui trouve « de nombreuses similitudes » entre ceux du RN et du Front populaire

Sylvain Bersinger est chef économiste du cabinet Asteres. Il a examiné les différents programmes économiques des différents partis pour les élections législatives et a publié une série de notes de synthèse.

franceinfo : La prime de risque sur les obligations d’Etat n’a jamais été aussi élevée depuis la crise de l’euro en 2012. Cet engouement des marchés financiers est-il justifié ou est-il disproportionné ?

Sylvain Bersinger : Je pense que cette légère défiance que vous évoquez n’est pas complètement absurde. Les créanciers de la France se détournent un peu, ce n’est pas un tsunami, mais ils se détournent un peu des obligations d’État françaises, ce qui fait monter le taux. On voit qu’il y a des programmes qui ne sont pas financés du tout, donc ce n’est pas surprenant, dans un contexte où il y a déjà beaucoup de dette publique et un déficit élevé.

La dette s’élève à plus de 3 000 milliards d’euros, un nouveau chiffre dévoilé ce matin.

L’exemple le plus proche est celui de Liz Truss, en 2022, en Grande-Bretagne. Elle avait annoncé des baisses d’impôts de 45 milliards de livres, un peu comme ça, au pied levé, et cela avait créé à l’époque un peu de panique sur la livre sterling et sur le marché des bons du Trésor britannique. Elle a été contrainte de faire marche arrière, puis de démissionner. Quand on voit les potentiels trous qui pourraient être faits dans le budget des programmes actuellement en tête dans les sondages, on se dit que ce n’est pas totalement surprenant.

Les sujets économiques sont au cœur du débat : retraites, pouvoir d’achat, salaires. Est-ce particulièrement le cas lors de ces élections ?

On a vraiment l’impression que tous les partis placent la question du pouvoir d’achat en tête de leur programme. Ceci est probablement lié au fait que nous sortons d’un contexte inflationniste inédit depuis une quarantaine d’années. Même si les chiffres de l’inflation sont plutôt encourageants, à 2,1% sur un an, avec une inflation élevée, des salaires en retard et des pertes de pouvoir d’achat, cela n’est pas totalement surprenant. que la question économique soit en tête de l’ordre du jour.

Existe-t-il des similitudes entre les programmes ?

Si l’on regarde le programme du Nouveau Front Populaire et celui du Rassemblement National, il y a des différences, mais il y a beaucoup de similitudes. Nous avons une vision de l’économie qui est plutôt une vision fermée, hostile à la mondialisation, avec l’idée que c’est en se protégeant qu’on pourra conserver les emplois chez nous, et donc in fine, le pouvoir d’achat. . Ce qui, à mon avis, est assez absurde.

« Le but du commerce international est avant tout d’importer et d’acheter ce que les autres font mieux et moins cher que soi. »

Sylvain Bersinger, économiste en chef

sur franceinfo

Le Nouveau Front Populaire parle de blocage des prix, il ne parle pas de fermeture.

Il y a une renégociation de tout un tas d’accords commerciaux, donc il y a toujours une vision du commerce dans ce sens. Il y a aussi une très forte ressemblance, je trouve, avec l’idée qu’il faut stimuler l’économie par tout un tas de dépenses : dépenses sur les services publics, dépenses sur les retraites. Si vous abaissez l’âge de la retraite à 60 ou 62 ans, c’est un engagement financier supplémentaire pour l’État.

Selon le Nouveau Front populaire, il s’agit de dépenses « motivées par la demande ». L’idée est de relancer la consommation avec des augmentations de salaires. Vous êtes extrêmement dur sur ce point, vous dites que c’est du « keynésianisme vulgaire ».

J’ai repris le mot de Paul Krugman, qui est lui-même du courant néo-keynésien. Pour expliquer un peu ce terme, l’idée de Keynes, c’est de relancer l’économie par la demande, par la consommation. Mais c’est à faire quand l’économie souffre d’un manque de consommation et de demande. Or, mon analyse, c’est que l’économie française ne souffre pas d’un manque de demande. L’économie française souffre d’une difficulté du côté de l’offre, d’une difficulté à produire plus. Cela se voit dans le déficit commercial, dans les difficultés de recrutement, dans l’inflation qui a beaucoup baissé, mais qui est toujours présente. Et le terme de « keynésianisme vulgaire » de Krugman, c’est l’idée qu’il s’agit d’une surinterprétation de Keynes, dans laquelle il faut toujours relancer l’économie par la demande.

« Keynes disait que l’économie devait être stimulée par la demande « quand elle souffre d’un manque de demande », ce qui, à mon avis, n’est pas le cas aujourd’hui. »

Vous dites aussi que ces programmes, comme celui du Rassemblement national, sous-estiment les dépenses et surestiment les recettes. Le Nouveau Front Populaire a mis en avant le financement de son programme. Les recettes prévues dans leur programme, selon vous, sont surestimées, et notamment les nouvelles recettes fiscales, avec des taxes sur les super profits, de nouvelles taxes pour les super riches, etc.

D’abord, ce qui est très paradoxal, c’est qu’ils veulent revenir sur le pacte de stabilité européen. C’est totalement contradictoire. Mais partons du principe que les chiffres des recettes et des dépenses sont corrects. On ne tombe même pas sur un équilibre. Et si on creuse un peu plus dans tout un tas de chiffres, ils ont vraiment pris les hypothèses qui leur convenaient à tous les niveaux. Et si on fait un chiffre un peu plus objectif, on tombe, grosso modo, sur un trou d’environ 50 milliards.

Pour Renaissance, parti de la majorité présidentielle, il n’y a pas grand chose dans son programme. Par ailleurs, votre note récapitulative est extrêmement courte. C’est quand même étonnant quand on a une dette de plus de 3 000 milliards. Pas d’économies supplémentaires, pas de revenus supplémentaires.

Oui, c’est un programme assez creux, qui met en avant une règle d’or « anti-augmentation d’impôts », qui s’engage à ne pas augmenter les impôts. Il nous reste encore quelques mesures sur le pouvoir d’achat, qui coûteraient à l’Etat, mais pas énormément. Cela creuserait donc probablement un peu le déficit public, peut-être jusqu’à 10 milliards. Mais il est vrai que c’est un programme qui manque un peu de dynamisme, qui manque peut-être de quelques réformes audacieuses.

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