Nous résumons la controverse autour de la proposition du RN d’interdire aux binationaux d’occuper certains postes jugés sensibles

C’est une promesse qui empoisonne la fin de campagne du Rassemblement national. La perspective d’une interdiction de certains postes de la fonction publique aux Français ayant une double nationalité, mesure aux contours flous figurant dans une proposition de révision constitutionnelle déposée par le RN en janvier, expose le parti à de vives critiques à quelques jours du premier tour des législatives anticipées, dont il est le favori.

Alors que Jordan Bardella était convoqué par ses rivaux pour s’expliquer sur ce projet, le député sortant Roger Chudeau a provoqué de vives réactions en accusant, jeudi 27 juin, l’ancienne ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem, franco-marocaine, d’avoir eu « un problème de double fidélité ». Certains Français d’une autre nationalité avaient déjà fait part de leur inquiétude. Franceinfo revient sur cette polémique en action.

1 Une proposition vieille de plusieurs mois refait surface

L’interdiction de certains emplois aux binationaux est un point du projet de loi constitutionnelle déposé par Marine Le Pen le 25 janvier, et disponible sur le site de l’Assemblée nationale. Son article 4 introduirait notamment dans la Constitution le fait que « la loi organique peut interdire l’accès aux emplois, aux administrations, aux entreprises publiques et aux personnes morales chargées d’une mission de service public aux personnes qui ont la nationalité d’un autre Etat »même s’ils sont aussi français.

Invité de TF1 lundi matin, Sébastien Chenu, vice-président sortant de l’Assemblée nationale, a été interrogé sur ce point du texte. Il a confirmé que le RN souhaite toujours « pour prévenir » personnes binationales pour occuper certaines « emplois extrêmement sensibles ». Cette mesure pourrait par exemple concerner « des positions de leadership stratégique dans le défense », pour le priver « les personnes possédant la double nationalité russe »explique ce poids lourd du RN, précisant que la liste des postes concernés serait définie « par décret ».

« Quand tu es Franco-ci ou Franco-ça, tu es Français et tu as évidemment les mêmes droits que n’importe quel Français »assure également Sébastien Chenu, qui avait défendu mi-juin l’interdiction totale de la double nationalité, avant de se raviser, cette vieille promesse du RN ayant été abandonnée par le parti.

2 Jordan Bardella confirme le projet lors de la présentation de son programme

Quelques heures plus tard, Lors de sa conférence de presse programmatique, Jordan Bardella a été interrogé sur cette proposition concernant les binationaux, qui ne figure pas dans le résumé du programme législatif publié par le Rassemblement national. (Fichier PDF). Le candidat du RN à Matignon confirme « que les postes les plus stratégiques de l’État seront réservés aux citoyens et aux ressortissants français. » Son entourage précise plus tard qu’il sous-entend « Citoyens français uniquement »excluant donc les doubles nationaux.

« Nous n’avons pas l’intention de remettre en cause la double nationalité. (…) D’autre part, nous entendons effectivement réserver un certain nombre d’emplois stratégiques dans des secteurs particulièrement liés à la sécurité et à la défense. »détaille Jordan Bardella devant les journalistes, soulignant que cela concerne « très très peu de gens ».

3 Marine Le Pen assure que « quelques dizaines » de postes sont concernés

Voyant la polémique enfler, la candidate RN aux dernières élections présidentielles, Marine Le Pen, a assuré dans la soirée, sur le réseau social X, qu’il n’était pas question d’interdire aux binationaux l’accès à tous les postes de fonctionnaires. « Les doubles nationaux peuvent o« prendre TOUS les emplois dans le secteur public, bien sûr »écrit-elle, assurant que sa proposition de janvier « ne concernerait que quelques dizaines d’emplois très sensibles à des postes stratégiques en matière de défense, de nucléaire ou de renseignement par exemple. » « Cette courte liste » Des métiers interdits à certains Français « serait révisé très régulièrement en fonction des événements géopolitiques actuels et de leurs conséquences pour notre pays »elle explique.

4 Gabriel Attal s’en prend à Jordan Bardella

Mardi, Manuel Bompard et Gabriel Attal affrontent Jordan Bardella pour le premier débat en vue des législatives, et le Premier ministre saisit la polémique naissante pour attaquer son rival du RN. « Pouvez-vous dire aux Français qui nous regardent qui est Mme Tamara Volokhova ?interroge Gabriel Attal, qui explique qu’il s’agit d’un « conseiller du groupe ID (Identité et démocratie) au Parlement européen »où siègent Jordan Bardella et les autres élus du RN. Elle « vous représente à la commission des Affaires étrangères sur les questions de sécurité et de défense »il continue, et « Il s’avère qu’elle est franco-russe, qu’elle assiste à des réunions à huis clos avec des informations confidentielles sur la guerre en Ukraine. »

« La réalité, c’est que votre proposition ne concerne pas du tout les Franco-Russes occupant des postes importants, c’est une façon de vous envoyer un message en vous disant que cela vous fera gagner des voix », accuse le Premier ministre, estimant que, pour le Rassemblement national, « Tamara, c’est oui, Rachida, c’est non ». « Arrête ton théâtre »répond, agacé, Jordan Bardella, l’accusant d’avoir mis en pâture un de ses conseillers.

5 Gabriel Attal et Olivier Faure reviennent à la charge avec Olivier Faure

Le sujet revient sur la table jeudi, lors du deuxième débat, diffusé cette fois sur France 2. Gabriel Attal dénonce une nouvelle fois la volonté du RN de « stigmatiser 3,5 millions de Français binationaux ». « Le message que vous envoie, c’est ‘Tu es plus corruptible que les autres, on n’a pas assez confiance en toi pour te confier des responsabilités' »affirme le Premier ministre.

Olivier Faure, venu représenter le Nouveau Front Populaire, a brandi le texte déposée par Marine Le Pen en janvier. « Non seulement on fait le tri entre les Français et les étrangers, on l’avait compris depuis longtemps, mais maintenant, on fait même le tri entre les Français. »accuse le premier secrétaire du Parti socialiste. « Je ne comprends pas de quoi vous m’accusez »assure Jordan Bardella, affirmant que sa proposition « ça veut dire que quand on est russe, on ne se met pas à la tête des services de renseignement français ».

6 La députée RN accuse l’ancienne ministre Najat Vallaud-Belkacem de « double loyauté »

Au lendemain du débat, BFMTV interviewe Roger Chudeau, député sortant du Loir-et-Cher, candidat à sa réélection et présenté comme l’un des spécialistes de l’éducation au sein du RN. Interrogé sur les postes qui devraient être interdits aux Français binationaux, il évoque notamment les postes gouvernementaux, et prend l’exemple de Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale de 2014 à 2017.

« Najat Vallaud-Belkacem, Franco-Marocaine, qu’a-t-elle fait ? Elle a détruit le collège public, et surtout, elle a voulu introduire des cours d’arabe au CP »déclare le député. En 2016, le ministre a en effet réformé l’enseignement déjà existant et facultatif de plusieurs langues, dont l’arabe, afin qu’il soit assuré par des enseignants de l’Education nationale et non des enseignants envoyés par des pays étrangers.

« Je pense que les postes ministériels devraient être occupés par des Français-Français, un point c’est tout »poursuit Roger Chudeau en évoquant un « problème de double loyauté ». Des propos auxquels l’ancien ministre a réagi sur X, interrogeant Emmanuel Macron sur sa position en cas de triangulaire avec le RN aux législatives.

7 Emmanuel Macron dénonce un «racisme décomplexé», Marine Le Pen désavoue son député

En déplacement à Bruxelles, Emmanuel Macron a réagi le soir même aux propos de Roger Chudeau, dénonçant un « « Un racisme décomplexé ». Afin de désamorcer la polémique dans la polémique, le député sortant a fait savoir, sur X, que sa position sur Najat Vallaud-Belkacem était « un avis strictement personnel, et n’engage en rien le RN ».

De son côté, Marine Le Pen a tenté de mettre un terme à la polémique vendredi, en s’exprimant sur plusieurs médias dont franceinfo. « Cela n’a jamais fait partie de notre projet »assure le chef des députés RN au sujet de l’interdiction des postes ministériels pour les binationaux. « Cette déclaration n’est pas recevable car il est un élu du Rassemblement National et donnant son avis personnel tout en sachant pertinemment que ce n’est pas le projet du RN, j’estime que c’est une grave erreur. » « L’amour que l’on porte à son pays ne dépend pas du fait d’avoir ou non une double nationalité »assure-t-elle sur CNews.

« La commission des conflits sera informée »assure également Marine Le Pen sur franceinfo. « Nous ne pouvons pas » lui « retirer la candidature dans deux jours » dès le premier tour, mais « Je pense que le président du parti »Jordan Bardella, « Je ne laisserai pas les choses comme elles sont »ajoute-t-elle sur CNews.