«Pour qui Hamlet, Ulysse, Emma Bovary et même Don Quichotte, qui est un cas particulier, voteraient-ils aujourd’hui ? »

jeIl est un peu vain, voire absurde, de se demander quelles sont les préférences politiques des grands héros de romans, d’épopées ou de pièces de théâtre. Pour qui Panurge, Hamlet, Ulysse, Emma Bovary ou Jacques le Fataliste voteraient-ils aujourd’hui ? Les conditions politiques et sociales actuelles, le régime démocratique et républicain, la division même entre droite et gauche n’ont rien à voir avec la vie et les idées des temps anciens. Souvent, les auteurs ne fournissent pas suffisamment d’éléments pour qualifier l’orientation politique de leurs personnages. La surinterprétation ajoute à l’anachronisme et l’aggrave.

Ce n’est pas tout à fait pareil pour don Quichotte, qui constitue un cas distinct. L’œuvre est aussi complexe que monumentale. Il a traversé les siècles, s’enrichissant à chaque fois de nouvelles significations. L’Espagne en a fait un emblème national. Surtout, les deux héros du roman tiennent des discours et accomplissent des actes à caractère éminemment politique.

Le vote de Sancho Panza est le plus facile à déterminer. Fraîchement promu écuyer et enrôlé au service de Don Quichotte sur la force d’étonnantes promesses, il ne cesse d’exiger leur accomplissement ainsi que le salaire qui lui est dû. Il proteste âprement contre un système d’exploitation dont il est l’éternelle victime : c’est son côté syndicaliste et « gilet jaune ».

Capital identitaire

L’ancien ouvrier agricole est imprégné de bon sens et de préjugés conformes à sa classe sociale. Privé de capital matériel, il s’accroche au capital identitaire et à son appartenance religieuse et nationale. Se fier, face aux convertis de tous bords, d’être chrétien de naissance (« vieux chrétien »), il se montre antisémite, négrophobe et islamophobe, ce qui ne l’empêche pas, comme tout raciste qui se respecte, d’avoir un bon ami morisque (musulman converti au christianisme) qu’il aidera généreusement.

Lorsqu’il obtint presque miraculeusement le gouvernement d’une île, il se proclama « a décidé de nettoyer cet archipel de tous ses vagabonds, paresseux et voleurs »Et il ajoute : « Les oisifs et les paresseux sont dans la ville comme les bourdons dans la ruche, mangeant le miel produit par les abeilles qui travaillent dur. Mon intention est de venir en aide aux paysans, de reconnaître leurs privilèges aux gentilshommes, de récompenser les gens vertueux, et surtout de respecter la religion et d’honorer les hommes d’Église. »

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Chasser les sans-abri, les étrangers et tous ceux accusés de voler le fruit du travail des honnêtes gens, dans le respect des pouvoirs en place et de la religion nationale : on croirait lire le programme d’une extrême droite conservatrice.

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