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quatre saisons en compagnie des morts


L’ex-thanatopracteur Juliette Cuisinier-Raynal signe ici une aventure tendre et prenante sur la place des morts dans nos sociétés.

Si la mort reste un thème omniprésent dans la production culturelle ambiante, elle est devenue une abstraction dans notre quotidien. Un euphémisme permanent. On ne meurt pas, on « disparaît », les veillées funéraires à domicile se font plus rares, les délais d’inhumation raccourcissent, bref on avance au plus vite. Mais à quel prix ? Juliette Cuisinier-Raynal embrasse pleinement le thème en ancienne embaumeuse avec une histoire, son premier livre, L’embaumeurqui sort chez Grasset le 18 octobre.

« Au service du corps »

L’histoire : Alors qu’elle est clairement enceinte de son dernier enfant, Juliette Cuisinier-Raynal en profite pour faire le point sur sa vie. Passionnée depuis l’enfance par les rituels funéraires de l’Egypte ancienne, la créatrice de bijoux se souvient avoir été marquée par le décès de sa tante.ramassée par terre, dans le froid du petit matin dans sa chambre, rapidement déposée dans son cercueil, les cheveux défaits et à peine habillés« L’idée lui est venue tout simplement. »au service des corps et non plus des bijoux« . Diplôme d’embaumement en main, elle continue les soins de conservation en mode combat, possédée par sa mission avec « ces anciens peuples vivants » (près de 800 au total) à qui elle donne forme humaine avant le dernier voyage.

L’embaumeur est l’histoire de ce quotidien. On la suit avec délice à la rencontre de ces défunts qu’elle appelle tous par leur prénom, dans des chapitres courts au style vif. Impossible de ne pas s’attacher à Fikri, à la belle Huguette, à David ou Jeanine. Parfois certains s’invitent à ses côtés tandis qu’elle travaille sur la table en inox, penchée sur les restes. Elle ressent leur présence, leur tristesse. « Ce n’est ni rationnel ni explicable, juste intuitif. De beaux chapitres où elle livre une réflexion très personnelle sur le visible, l’invisible, « l« la mort du corps, l’âme hors du corps ».

« Regardez vos morts, n’ayez pas peur de leur prendre la main »

Par moments, l’histoire confine à la comédie noire, comme le jour où Pierre et ses cent kilos tombent de table (un passage en or sur les efforts insensés fournis pour le remettre sur les rails) ou quand « le tube de ponction sanguine est soudainement sorti de son extrémité, dessinant une grande et large arabesque dans l’air« . Très drôle aussi la litanie de la garde-robe fournie par les familles : les jeans skinny, les leggings, la robe de mariée, les chaussettes de contention. « Car a posteriori le défunt ne devrait plus marcher et donc ne plus avoir de problèmes de circulation. On peut s’en passer et ainsi éviter les dépressions nerveuses chez les embaumeurs. »

Ces instantanés en disent long sur ceux qui restent. Entre certains qui ne prévoient rien, d’autres qui se divisent en quatre, les comptes ne sont pas bons. « J’ai pris conscience de la hauteur du mur qui séparait nos deux mondes : celui des vivants et celui des morts. Écrire sur ces derniers devient ainsi le moyen d’éclairer l’opacité du monde funéraire, de dire aux vivants : Regardez vos morts, n’ayez pas peur de leur prendre la main ! Bien les soutenir, c’est prendre soin d’eux. Mieux vaut les quitter, c’est prendre soin de soi« .

Marchandisation de la mort

L’auteur dénonce aussi les dérives du petit business de la mort. Avec un scalpel. Ces entreprises aux marges indécentes surchargent les familles pour des soins parfois inutiles. « Ils sont formés pour vendre des services tels que des options sur les véhicules. Certains n’ont même jamais vu un mort.« Et déplore qu’il n’y ait pas d’alternative à la tristesse des chambres funéraires »conçu pour que les vivants n’aient qu’une envie : s’évader » Sans réclamer le retour du faste égyptien, comment ne pas s’interroger sur ce qui a visiblement été perdu sur le chemin pour y arriver ? Juliette finira par raccrocher sa blouse au bout d’un an. Épuisée par le rythme et la dureté d’un travail. définitivement pas comme les autres.Vendre la mort comme un produit de consommation nous fait oublier que c’est notre lien avec le défunt qui fait de nous des êtres civilisés. » Aucune amertume n’est cependant perceptible au terme de cette reconversion extrême. Bien au contraire. Nous fermons le livre entièrement gonflé. Un pur concentré de vie.

« L’embaumeur », Juliette Cuisinier-Raynal (Editions Grasset, 180 p., 18,50 euros)

EXTRAIT

« Je ne crois pas que vous puissiez mourir sans vous soucier de votre corps physique. Les gens qui disent : ‘Eh bien, quand vous êtes mort, vous êtes mort… qu’importe à quoi ressemble votre corps ?’  » sont des personnes qui n’ont pas changé quatre fois de gants et passent un quart d’heure en apnée un jeudi matin à 9 heures.
Ce qui me tient quand je pense que je vais céder, c’est la promesse de voir Jeanine partir belle et habillée dans la cellule réfrigérée, amusée d’avoir partagé avec elle ce petit moment « d’humanité » qu’aucun membre de sa famille ne voudra. ne pas pouvoir soupçonner.
Toulouse-Lautrec disait ceci de son art : finalement peindre ou embaumer, c’est comme de la merde, ça ne s’explique pas, ça se ressent. » (L’embaumeurp.44)

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